Le retour des vies sexuelles abominables : les marsupiaux kamikazes

ATTENTION ! Pour lire cet article, vous devez avoir au moins 18 ans, ou bien être accompagné d'une personne majeure. Mais bon si vous êtes très intéressés par la zoologie, vous pouvez continuer, on dira rien à personne...

 

Au commencement, il y avait une fantastique découverte…

Cette découverte, c’est celle qui a secoué le monde de la zoologie fin 2013 : TROIS (non, vous ne rêvez pas) nouvelles espèces de marsupiaux ont été trouvées lors d’une expédition dans la forêt tropicale du Queensland, en Australie. A une époque où on compte beaucoup plus d’espèces qui disparaissent que d’espèces qui « apparaissent », cet événement est tout simplement exceptionnel. Maintenant, je me dois de répondre à la question que la France entière se pose :

 

Un marsupial, qu’est-ce que c’est ?!

J’imagine que pour certains d’entre vous, le concept de marsupial fait penser à ceci :

antechinus-marsupilami

Malheureusement, si la créature de Franquin est extrêmement sympathique, elle ne se rapproche que peu des marsupiaux que nous connaissons. Ce qui ne les rend d’ailleurs pas moins appréciés par l’homme, comme en témoignent les deux clichés ci-dessous :

kanagroo and Brolga antechinus-koala-jp2

Vous l’aurez compris, on compte parmi les marsupiaux des espèces de renommée internationale comme le kangourou, le koala, mais aussi de nombreuses espèces moins connues du grand public comme les wombats, les opossums, les bandicoots ou les couscous (sans rire).

Leur point commun ? Les femelles donnent naissance après quelques semaines seulement à un petit qui est encore au stade de fœtus. Celui-ci est alors hébergé pendant plusieurs mois dans une poche sur le ventre de la mère, où il se cramponnera fermement à une mamelle jusqu’au jour où il pourra se nourrir seul. Une autre particularité des marsupiaux est qu’ils vivent quasiment tous en Océanie, à l’exception de quelques espèces américaines, comme l’opossum de Virginie notamment, que vous avez pu apercevoir ici:

 

 

Mais revenons-en à nos NOUVEAUX marsupiaux : les trois espèces découvertes l’an dernier en Australie sont nommés Antechinus, mais on les appelle vulgairement souris marsupiales, vous comprenez pourquoi. Sachez cependant que ces petits mignons sont plus proches des kangourous que des souris, et qu’ils font partie de la même famille que le célèbre diable de Tasmanie. Mais aujourd’hui, les antechinus n’ont plus rien à envier à celui qui a inspiré Taz, car eux aussi ont été propulsés sur le devant de la scène !

antechinus-arktos

Pourquoi cela ? Je vous le donne en mille : des observations réalisées sur l’antechinus à queue noire (Antechinus arktos, photo ci-dessus) ont montré que les mâles mouraient massivement en fin de période de reproduction suite à… une overdose de sexe ! Belle façon de mourir, me diront certains, mais la réalité est un chouia moins ragoûtante : en fait, les pauvres animaux copulent frénétiquement avec toutes les femelles disponibles jusqu’à littéralement se désintégrer de stress !

Comment a-t-on pu en arriver là ?

Il faut d’abord préciser que quelques semaines auparavant, peu avant la fin de leur première année de vie, les mâles cessent tout simplement de produire du sperme : leur stock est donc leur seule chance d’avoir une descendance. C’est à ce moment-là que commence la course à la reproduction : les mâles cherchent et saisissent alors la moindre opportunité de s’accoupler. Ce qui débouche sur des sessions reproductives pouvant durer jusqu’à quatorze heures (!), jusqu’à la mort de l’animal.

Mais c’est ce qui se passe entre les deux qui fait froid dans le dos : les antechinus s’épuisent au-delà de toute mesure. Leur sang est noyé par la testostérone et les hormones de stress (comme le cortisol ou l’épinéphrine), ce qui a pour effet de réduire d’autres fonctions vitales (comme la croissance ou l’immunité). Et c’est là que les choses se gâtent vraiment : les antechinus commencent à perdre leur fourrure, des hémorragies internes multiples se déclarent, et leur système immunitaire n’étant plus du tout capable de se défendre face aux infections, ils sont rapidement et violemment atteints par la gangrène.

Ce qui ressemble à une pratique suicidaire incompréhensible est en réalité une stratégie de reproduction très courante dans le monde animal, appelée sémelparité (« enfanter une seule fois » en latin). Celle-ci est diaboliquement simple : les animaux sémelpares sont ceux qui ne connaissent qu’un seul épisode de reproduction durant leur existence, comme les saumons (ci-dessous, un saumon sockeye). On leur oppose les animaux itéropares, qui se reproduisent plusieurs fois dans leur vie. L’humain fait évidemment partie de la deuxième catégorie, tout comme l’écrasante majorité des mammifères (ci-dessous, un éléphant d’Asie).

antechinus-saumonantechinus-elephant

Maintenant que l’on sait que nos petites bestioles n’auront qu’une chance de se reproduire dans leur vie, on comprend mieux qu’elles y mettent autant d’énergie ! Car cette compétition sexuelle entre mâles est majoritairement dictée par l’instinct de survie : le mâle qui fécondera le plus de femelles aura mathématiquement le plus de chances de transmettre ses gènes à la génération suivante ! Mais tout ceci ne nous dit pas pourquoi ces charmants animaux se tuent à la tâche comme ça !

Mais alors, pourquoi ce comportement kamikaze ?

Diana Fisher, docteure en biologie à l’Université du Queensland, propose une explication liée au régime alimentaire.

Les antechinus se nourrissent majoritairement d’insectes, et il se trouve que la quantité de nourriture disponible varie fortement au cours de l’année. En vérité, il n’y a qu’une saison où les insectes sont particulièrement abondants, et donc une seule période où les animaux peuvent se nourrir à volonté. Du coup, une femelle est dans de bien meilleures dispositions pour élever et allaiter son petit si elle met bas juste avant le pic de nourriture. Ceci est extrêmement important : n’oublions pas qu’un bébé marsupial naît à l’état de fœtus, et qu’il est donc allaité pendant plusieurs mois dans la poche de sa mère, le temps qu’il achève son développement.

A titre d’idée, voici la photo d’un bébé kangourou qui vient tout juste de naître et de s’agripper à une mamelle dans la poche de sa mère :

antechinus-kangaroo-foetus

 

Diana Fisher pense donc que depuis la colonisation du continent par les ancêtres des antechinus, les périodes de reproduction se sont progressivement raccourcies et synchronisées, pour finalement se concentrer sur quelques semaines, à l’aube du pic de nourriture. Ainsi, les mâles ont également concentré leurs efforts de reproduction sur cette période, mais au lieu de se battre, ils ont rivalisé par la quantité de sperme, comme le montrent les analyses du Dr. Fisher. Elle a en effet trouvé chez les marsupiaux insectivores un lien fort entre la taille des testicules des mâles et la propension à la reproduction « kamikaze ». Les mâles ayant produit le plus de sperme sont donc ceux qui vont le plus se reproduire, et donc transmettre le plus de gènes à la génération suivante.

On dirait bien que chez les antechinus, comme on peut parfois l’entendre chez nos amis humains, il faut en avoir si on veut réussir dans la vie !

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COMMENTAIRES



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    Scarpette 17 mai 2014 à 23h05 - Répondre

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    Excellent article Shank, je me réjouis de te lire alors que je pérégrine sur les blogs de science (j’allège ma conscience vis à vis de ma procrastination). L’occasion pour moi de te rappelé que nous devons parler, j’ai d’ailleurs une bonne idée pour un prochain article. Peut être un jour j’arriverai à en finir un!



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    Shank 26 mars 2014 à 20h03 - Répondre

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    Excellente question ! En fait, on connaissait déjà plusieurs espèces d’antechinus, mais de manière générale ce sont des animaux difficiles à observer, qui ont colonisé les endroits les plus froids et pluvieux de la forêt. Ce sont les observations de leurs habitudes de reproduction et la découverte de trois nouvelles espèces (il faut bien comprendre qu’en mammalogie, c’est un vrai séisme !) qui leur a permis de faire les gros titres !



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    JulietteGri 26 mars 2014 à 10h03 - Répondre

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    Dingue cette photo du petit kangourou dans la poche !
    Pourquoi est-ce qu’on ne connaissait pas les antechinus avant ? Ils vivent dans des endroits reculés ou rien à voir ?



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